23/04/2006

Première communion, la nouvelle...

Avant d'être un roman de 232 pages, Première Communion fut une nouvelle, écrite pour le concours "La Fureur de Lire". Celle-ci s'est vue doublement primée, par la Communauté française d'une part, et d'autre part par la RTBF, qui en fit à l'époque une dramatique radio. Aujourd'hui, de nombreux lecteurs me contactent pour me demander à lire ce que je considère comme un embryon ou "une maquette" du roman lui-même. La nouvelle n'étant pas disponible (hormis sa publication, en son temps, dans "La Libre"), je profite de ce blog pour la mettre en ligne. Bonne lecture! Julie Guerlan

Première Communion (nouvelle)

1.Il a une longue robe mauve avec un petit chapeau rond comique. Il a des mains infiniment douces et des gants blancs comme de la neige. Mais il n’a pas de visage. Pas de bouche, pas de cheveux et pas d’oreilles. Pourtant, quand je monte sur ses genoux, il me parle, de sa voix grave et rassurante. Il me voit parfaitement et il m’entend très bien. Il devrait me faire peur, mais rien ne m’effraie dans ce vide serein entre le col de sa robe et le chapeau violet.Il connaît tout sur moi, et aussi sur papa et maman. Il sait que papa trompe maman, et que le chat Gaston n’aura jamais de petits, parce que c’est un mâle.Quand il parle il me dit tout.Et, quand il a fini de parler, il ajoute toujours, tout à la fin : -"Tu n’oublieras rien."Quand je me réveille, c’est le matin clair dans ma chambre. Il me conduit toujours jusqu’au matin clair. Jamais il ne m’a laissée au milieu de la nuit pleine de loups.Pourtant, chaque fois que je me réveille, j’ai oublié tout ce qu’il a dit. Ses paroles restent nichées comme des fruits de mer dans un coin sombre de ma tête, fermées comme des coquillages entre mes deux oreilles. C’est mon cœur qui bondit tout seul dans ma poitrine encore somnolente, mon cœur qui fait le poirier, la culbute, le double saut périlleux. Et mon cœur fou de joie claironne à tue-tête et en grand secret mon bonheur inouï : j’ai rêvé de Dieu.

 

2. Dans ma famille, on ne croit pas en Dieu. Quand je parle de Dieu, la grand-mère montre ses mains. La grand-mère est concierge dans un immeuble de riches. Ses mains sont déformées part le rhumatisme et brûlées par l’eau de Javel.La grand-mère vide les seaux d’eau sale, et retourne nettoyer l’escalier. Elle revient en essuyant la sueur de son front avant d’aller faire cuire les patates pour le dîner. La grand-mère n’aime pas ses jours. Avant la conciergerie, elle travaillait à l’usine et quand on lui parle de l’usine, la grand-mère montre ses mains, avec la cicatrice laissée par une machine vorace qui a voulu lui manger tous les doigts. Elle n’aime pas ses jours mais au cœur de chaque jour il y a une petite lumière qui scintille. Et cette lumière ne lui vient pas du ciel, comme celle des croyants, mais du fond de la terre : la grand-mère adore les patates.Son visage s’éclaire tous les jours à midi, quand elle extirpe de la casserole fumante des bintjes farineuses et grosses comme elle. Dans ma famille, ils adorent manger, et même maman qui essaie de maigrir s’étouffe en cachette avec des bintjes.Et grand-mère parle de ses mains, et maman de son régime comme d’autant de preuves de l’absence de Dieu.C’est sûrement à cause de leurs lunettes que ni maman, ni grand-mère ne peuvent voir Dieu qui est si près de nous. Dans leurs lunettes le monde est tout petit et tout tordu, il ondule quand on tourne la tête. C’est un monde bizarre de fourmi qui a le vertige.Sans leurs lunettes pourtant, maman et grand-mère ne voient rien. Elles sont complètement, complètement aveugles. Alors voilà : du vrai monde il ne leur reste qu’un univers tellement étroit que Dieu avec Sa Meilleure Volonté ne doit pas y être plus grand qu’un microbe, et un microbe c’est si petit que ça ne compte pas.C’est pour ça que la grand-mère parle toute seule à longueur de journée. C’est pour ça que maman pleure dans son lit avec les rideaux fermés quand papa la trompe.Parce qu’elles se croient vraiment toutes seules.

 

3. Papa n’aime pas Dieu à cause de son enfance d’enfant de chœur. Il garde à Son endroit une haine vive qui doit attrister Dieu au-delà de tout. Une haine déchirante comme les chardons, si douloureuse que papa a besoin de quelques litres d’alcool par jour pour la soigner.C’est papa qui m’a interdit de suivre le cours de religion. Papa dit que Dieu n’existe pas, parce que personne ne peut vivre dans le ciel, et encore moins y poser la première planche de sa maison. A la campagne un jour papa a pris des planches et il m’a montré qu’elles ne tiennent vraiment à rien quand on les pose sur rien.Papa dit que c’est la preuve la plus fameuse de la divine imposture.Un jour aussi papa m’a dit qu’il n’était pas mon papa, parce que maman l’avait trompé.Je me souviens du ciel et des murs gris ce jour-là, des arbres nus et les rues glacées, du monde entier devenu gris.J’ai eu envie de boucler ma valise et de partir à l’orphelinat. Bien sûr, je n’aurais pas abandonné mes parents, enfin, pas tout à fait. Je leur aurais envoyé un gentil orphelin bien solide et bien bâti, qui ne serait pas fatigué de naissance comme moi et qui aurait été ravi d’avoir enfin trouvé une famille.

 

4. C’est Pascale, ma meilleure amie, qui m’a appris la prière et qui me l’a écrite surun buvard rose. Notre Père, qui êtes aux Cieux.`J’ai caché le buvard dans une poche de mon cartable. Un souffle léger porte mes chevilles et en marchant je vole un peu. On n’est jamais vraiment orphelin. Du haut du ciel, Il veille sur nous, toujours. Pascale me l’a juré.Je déborde d’une gratitude immense. Maintenant, ça n’a plus d’importance si mes parents sont parfois un peu difficiles.Mon vrai père est dans le ciel.Pour mon vrai père dans le ciel, je ramasse tout ce qu’il y a de plus beau sur la Terre : des cailloux lisses, des tickets de cantine roses, et aussi des trèfles. Pour Lui je fais des dessins, j’invente des chansons, je collectionne les billes en plastique des cartouches d’encre vides. Pour lui je garde une multitude de billes transparentes entassées comme un trésor dans un pot de yaourt.Un jour je me suis dessinée, sur un tout petit papier. Je me suis dessinée avec un chignon, habillée de ma plus belle robe, la rouge, celle qui a un plastron à carreaux noirs et blancs.J’ai aussi dessiné mon grain de beauté sur le front, mes bras trop maigres et la cicatrice sur mon menton qui me rappelle toujours que je ne dois pas faire la sotte en grimpant sur des piles de chaises. J’ai caché mon dessin dans ma farde en attendant qu’on aille chez l’oncle Robert.

 

5. L’oncle Robert est le mari de la sœur de grand-mère, et il a un café qui s’appelle « le Colombophile », ce qui n’a rien à voir avec les colombes.C’est à cause des pigeons. Dans le café, les ouvriers de l’usine Volkswagen viennent boire de la bière en répétant à tout bout de champ que tout ça ne nous rendra pas le Congo. Le juke-box chromé clignote au rythme des chansons, reviens, fais-moi l’amour, des tas de petites lampes multicolores, parfois elles s’allument toutes en même temps, partons ensemble, et puis à la fin de la chanson elles s’éteignent en une seule fois, oh mon amour oublie-moi, oublie-moi.Dans le café il y a aussi mon cousin obèse qui peut manger toute une banane sans respirer et qui se souvient de toutes les blagues belges qu’il a entendues depuis qu’il est né. Il y a les joueurs de billard avec leurs derrières tout ronds dans lesquels on fonce sauvagement quand on veut leur faire manquer un coup. Puis il y a les toilettes dans la cour, avec un grand espace sous chaque porte pour troubler la paix de ceux qui se soulagent les viscères. Mais si je suis là aujourd’hui, c’est à cause des pigeons de l’oncle Robert.L’oncle Robert est un gros bonhomme de cent cinquante kilos avec un cigare éteint aux lèvres. On ne le voit presque jamais dans le café. Dans une remise à l’arrière, il parle à ses pigeons et il leur apprend à voler pour gagner les concours colombophiles. Il roucoule avec eux et leur offre des bagues, les adorant comme il aurait pu adorer les femmes si la sienne n’était pas si jalouse.A la veille des concours, l’oncle Robert glisse parfois dans la bague argentée un petit papier serré en fin rouleau, message énigmatique dont il se fait un plaisir de conserver le secret. Comme on est à quelques semaines d’un nouveau concours, je viens voir si l’oncle Robert a déjà choisi le nouveau Champion. Car chaque concours a son favori, et, quelques semaines avant l’épreuve, l’oncle Robert le gave de friandises et le flatte de ses trémolos les plus mélodieux, lui parlant pigeon avec plus de talent et d’habileté qu’un chat. Le favori est toujours baptisé « Champion », et c’est à la patte de Champion XII que l’oncle Robert accepte finalement, vaincu par l’hilarité générale, de glisser mon petit dessin roulé tout serré tout serré dans la bague argentée.Une enfant de six ans qui veut envoyer son portrait à Dieu, ça les fait rire comme une bonne blague.

 

6. Le jour officiel des communions approche à grands pas. Dans ma famille, on ne fait pas sa communion. Quand j’insiste pour faire ma communion, papa prétend que, tout ce que je veux, c’est recevoir des cadeaux. Je promets que je ne veux pas de cadeaux. Alors maman dit que ce doit être pour la robe blanche et longue avec des froufrous. Je ne veux pas de robe blanche à froufrous.Je veux seulement rencontrer Dieu.Quand je demande à Dieu de le rencontrer, j’obtiens le silence comme unique réponse. Un silence infini, un silence issu du cœur silencieux du monde.Oh Dieu meilleur que le chocolat, je te respire dans les bois mouillés, je te mange avec la colle à papier, Dieu au goût d’amande douce. Et, lorsque tant de douceur m’exaspère, je m’enfonce des cailloux dans les paumes des mains, Dieu de sang et de douleur, Dieu des larmes salées et du silence des suppliciés, je me fais mal sans crier puis le temps d’un battement de cils je cours à nouveau avec le lierre le long des murs, je grimpe de plus en plus haut, je m’étire vers le ciel pour finalement culbuter dans l’herbe, abandon retrouvé je me nourris de renoncules, fleurs de beurre et beurre tendre du matin dans l’alcool des rosées, je pose ma tête sur le sol, épaule infinie de Dieu.Je mange le monde pour Te goûter dans Ta chair.Je mange ce qui ne se mange pas, beurre de cacao et pâte dentifrice, pour Te surprendre là où Tu ne m’attends pas et savourer un peu de Ta présence, te voler un peu de terre de ma patrie. Comme un affamé de pain chaud, un assoiffé d’eau fraîche, je suis avide de Toi.La tante de Pascale m’a donné un chapelet en plastique blanc et elle m’a un peu raconté Ta vie. Elle m’a dit qu’en priant beaucoup, je rentrerais dans Ta maison.Mon vrai père qui est aux cieux, avec une maison qui tient toute seule dans les nuages…

 

7. La grand-mère a fait un dîner chaud ce soir-là. C’est en mastiquant la viande que quelque chose de très dur vient soudain heurter ma dent. Saisie, je recrache tout dans mon assiette.C’est un plomb. La chair que j’ai gardée en bouche prend aussitôt la saveur douce-amère du chagrin. Si tendre dans ma bouche, la chair de Champion XII. Dans ma bouche qui a tant prié pour lui.Je ne sais qui haïr le plus : l’oncle Robert, avec sa triste manie des crimes passionnels, ou ma sournoise grand-mère, qui m’a rôti mon divin messager avec des pommes au four.Dans ma famille, personne ne m’a jamais parlé de la charité chrétienne, et encore moins du pardon. Et c’est sans une ombre de culpabilité que j’envoie par dessous la table un énorme coup de pied dans les varices de la grand-mère. Qui ne l’a vraiment pas volé.

 

8. C’est la veille du jour des communions que le drame éclate : le chapelet en plastique blanc et le buvard rose avec la prière ont disparu. Je suis bègue, cul-de-jatte, aveugle et sourde. Je ne peux plus prier. Je touche ma solitude, je la déteste, je me prends en patience, je m’impatiente.A mes cris nul ne répond. Papa a une tête de loup et maman une figure de renard. Ils disent tous les deux que personne n’a touché à mes affaires, que je n’ai qu’à mieux ranger ma chambre. Innocence de loup et honnêteté de renard, je les renifle en louchant. Pour ce qui est de la grand-mère, un œil de patate s’est définitivement logé dans son cerveau : hier, en l’aidant à sortir les poubelles dans la cour, j’ai été assaillie par une vague de coccinelles qui mangeaient des pelures de pomme sur le tas d’immondices. Par dizaines, les bêtes à bon Dieu sont venues embrasser mon visage, mes cheveux, mes bras et mes jambes. Comme j’étais saisie par leur profusion et par l’odeur forte qu’elles dégageaient toutes ensemble, la grand-mère a dit, en riant grassement, que mon bon Dieu ne devait pas se laver très souvent pour sentir comme ça.C’est pour ça que je ne lui parle plus.Et en pensée je leur dit à tous : que le vent emporte votre toit et qu’il pleuve sur vos têtes, que la foudre vous brûle les yeux et que le tonnerre vous crève les tympans. A cause de vous, je ne rencontrerai pas Dieu. Jamais.A cause de vous j’ai perdu la prière qui est la clef de Sa maison, et je mourrai de froid sans qu’il le sache, car il ne sait même pas à quoi je ressemble. Et comment peut-Il se souvenir que quelqu’un qu’il ne connaît même pas existe ?Pourtant, malgré ma tristesse et ma colère, une petite flamme joyeuse brûle en secret dans mon cœur. Parce que c’est sur moi que les coccinelles se sont posées, et que ma petite âme frétillante y voit un signe invisible à l’œil nu.

 

9. Le dimanche, jour officiel des communions, il ne m’est rien arrivé. Ce qui m’est arrivé m’est arrivé le lundi.Ce qui m’est arrivé ne se voit pas et ne peut pas se toucher.Ce qui m’est arrivé m’est arrivé dans le plus grand secret de mon cœur.De mon cœur qui avait cessé d’espérer qu’il lui arrive quoi que ce soit.Les gens riches de l’immeuble de grand-mère ont fêté un baptême et la grand-mère a reçu quelques dragées emballées dans un carré de tulle blanc. Je le demande à la grand-mère parce qu’il me fait penser à un voile de communiante. Pourtant le toucher immédiat me déçoit : le tulle qui semble si doux et si léger sur les photos est rêche et empesé, il égratigne presque la peau un peu triste de ma joue. Mais la grand-mère m’arrache brutalement à ma rêverie, on doit sortir faire une course, allez, dépêche-toi, tu ne vas quand même pas prendre cette loque avec toi, bon allez, on y va vite !Je me souviens : il pleuvine et la grand-mère a recouvert ses cheveux permanentés d’un plastique transparent qui se noue sous le menton avec une cordelette, un de ces trucs de mémé comme elle en a plein.L’imitant, je pose sur ma tête mon carré de tulle et je décide pour jouer que je suis une communiante. La grand-mère qui n’a pas le temps de jouer continue à marcher trop vite, tirant sur mon bras jusqu’à l’arracher. Je voudrais lui demander d’aller moins vite, lui dire qu’elle est toujours trop pressée, mais mes yeux clignent et je ne trouve plus mes mots. J’ai l’impression que le ciel devient plus clair. Ce sont les nuages qui font une fenêtre dans le ciel pour laisser passer le soleil. La grand-mère qui galope de plus belle ne voit pas l’éclaircie, et elle ne sent pas qu’au bout de mon bras, tout près de l’aisselle, une lumière chaude et douce comme du miel coule lentement ses laves dans ma poitrine un peu suffocante. Je reste bouche bée.Ce qui m’arrive ne peut pas se voir ni se toucher. Ce qui m’arrive peut à peine se dire. A tout hasard je dirais : Dieu entre dans la maison de mon cœur et y construit Sa maison.Ca fait un petit chamboulement, un petit branle-bas le combat qui vous coupe le souffle et les jambes pendant quelques secondes et puis d’un seul coup ça vous entraîne avec une force incroyable bien au-delà de vous-même.C’est moi à présent qui oblige la grand-mère à courir, à se dépêcher, à me suivre dans ma course folle vers Dieu, vers Celui qui accepte de venir me rencontrer à si vive allure.Sous le tissu quelconque de ma bête robe de tous les jours, j’ai un cœur tout neuf, un cœur bruyant comme un pétard, flamboyant comme une étoile filante.-Qu’est-ce que tu fais, sotte fille ? Pourquoi tu ris comme ça ? Il ne faut pas toujours répondre aux questions des grandes personnes. J’accélère la cadence et la grand-mère à bout de souffle se met brusquement à rire avec moi, à rire de bon cœur, avec son plastique imperméable à la pluie mais qui laisse aujourd’hui passer à son insu un petit peu de Dieu.La pluie fine a cessé, et les oiseaux qui ont retrouvé leur joie se remettent à chanter. Maintenant, les prières ne doivent plus s’écrire sur un buvard : elles se disent toutes seules, à grands coups de vent dans le feuillage des arbres complices. Maintenant les chapelets s’égrènent avec les notes allègres du refrain des moineaux.C’est plein soleil, Dieu m’a donné une fête pour moi seule.Et, très haut dans le ciel, une nuée d’oiseaux prend son envol. Je souris parce que je sais que c’est la famille des frères Champion, Champion XII en tête, qui reviennent du paradis pour gagner le prochain concours colombophile, et en mettre plein la vue à l’oncle Robert !