23/04/2006

 

9. Le dimanche, jour officiel des communions, il ne m’est rien arrivé. Ce qui m’est arrivé m’est arrivé le lundi.Ce qui m’est arrivé ne se voit pas et ne peut pas se toucher.Ce qui m’est arrivé m’est arrivé dans le plus grand secret de mon cœur.De mon cœur qui avait cessé d’espérer qu’il lui arrive quoi que ce soit.Les gens riches de l’immeuble de grand-mère ont fêté un baptême et la grand-mère a reçu quelques dragées emballées dans un carré de tulle blanc. Je le demande à la grand-mère parce qu’il me fait penser à un voile de communiante. Pourtant le toucher immédiat me déçoit : le tulle qui semble si doux et si léger sur les photos est rêche et empesé, il égratigne presque la peau un peu triste de ma joue. Mais la grand-mère m’arrache brutalement à ma rêverie, on doit sortir faire une course, allez, dépêche-toi, tu ne vas quand même pas prendre cette loque avec toi, bon allez, on y va vite !Je me souviens : il pleuvine et la grand-mère a recouvert ses cheveux permanentés d’un plastique transparent qui se noue sous le menton avec une cordelette, un de ces trucs de mémé comme elle en a plein.L’imitant, je pose sur ma tête mon carré de tulle et je décide pour jouer que je suis une communiante. La grand-mère qui n’a pas le temps de jouer continue à marcher trop vite, tirant sur mon bras jusqu’à l’arracher. Je voudrais lui demander d’aller moins vite, lui dire qu’elle est toujours trop pressée, mais mes yeux clignent et je ne trouve plus mes mots. J’ai l’impression que le ciel devient plus clair. Ce sont les nuages qui font une fenêtre dans le ciel pour laisser passer le soleil. La grand-mère qui galope de plus belle ne voit pas l’éclaircie, et elle ne sent pas qu’au bout de mon bras, tout près de l’aisselle, une lumière chaude et douce comme du miel coule lentement ses laves dans ma poitrine un peu suffocante. Je reste bouche bée.Ce qui m’arrive ne peut pas se voir ni se toucher. Ce qui m’arrive peut à peine se dire. A tout hasard je dirais : Dieu entre dans la maison de mon cœur et y construit Sa maison.Ca fait un petit chamboulement, un petit branle-bas le combat qui vous coupe le souffle et les jambes pendant quelques secondes et puis d’un seul coup ça vous entraîne avec une force incroyable bien au-delà de vous-même.C’est moi à présent qui oblige la grand-mère à courir, à se dépêcher, à me suivre dans ma course folle vers Dieu, vers Celui qui accepte de venir me rencontrer à si vive allure.Sous le tissu quelconque de ma bête robe de tous les jours, j’ai un cœur tout neuf, un cœur bruyant comme un pétard, flamboyant comme une étoile filante.-Qu’est-ce que tu fais, sotte fille ? Pourquoi tu ris comme ça ? Il ne faut pas toujours répondre aux questions des grandes personnes. J’accélère la cadence et la grand-mère à bout de souffle se met brusquement à rire avec moi, à rire de bon cœur, avec son plastique imperméable à la pluie mais qui laisse aujourd’hui passer à son insu un petit peu de Dieu.La pluie fine a cessé, et les oiseaux qui ont retrouvé leur joie se remettent à chanter. Maintenant, les prières ne doivent plus s’écrire sur un buvard : elles se disent toutes seules, à grands coups de vent dans le feuillage des arbres complices. Maintenant les chapelets s’égrènent avec les notes allègres du refrain des moineaux.C’est plein soleil, Dieu m’a donné une fête pour moi seule.Et, très haut dans le ciel, une nuée d’oiseaux prend son envol. Je souris parce que je sais que c’est la famille des frères Champion, Champion XII en tête, qui reviennent du paradis pour gagner le prochain concours colombophile, et en mettre plein la vue à l’oncle Robert !

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