23/04/2006

 

5. L’oncle Robert est le mari de la sœur de grand-mère, et il a un café qui s’appelle « le Colombophile », ce qui n’a rien à voir avec les colombes.C’est à cause des pigeons. Dans le café, les ouvriers de l’usine Volkswagen viennent boire de la bière en répétant à tout bout de champ que tout ça ne nous rendra pas le Congo. Le juke-box chromé clignote au rythme des chansons, reviens, fais-moi l’amour, des tas de petites lampes multicolores, parfois elles s’allument toutes en même temps, partons ensemble, et puis à la fin de la chanson elles s’éteignent en une seule fois, oh mon amour oublie-moi, oublie-moi.Dans le café il y a aussi mon cousin obèse qui peut manger toute une banane sans respirer et qui se souvient de toutes les blagues belges qu’il a entendues depuis qu’il est né. Il y a les joueurs de billard avec leurs derrières tout ronds dans lesquels on fonce sauvagement quand on veut leur faire manquer un coup. Puis il y a les toilettes dans la cour, avec un grand espace sous chaque porte pour troubler la paix de ceux qui se soulagent les viscères. Mais si je suis là aujourd’hui, c’est à cause des pigeons de l’oncle Robert.L’oncle Robert est un gros bonhomme de cent cinquante kilos avec un cigare éteint aux lèvres. On ne le voit presque jamais dans le café. Dans une remise à l’arrière, il parle à ses pigeons et il leur apprend à voler pour gagner les concours colombophiles. Il roucoule avec eux et leur offre des bagues, les adorant comme il aurait pu adorer les femmes si la sienne n’était pas si jalouse.A la veille des concours, l’oncle Robert glisse parfois dans la bague argentée un petit papier serré en fin rouleau, message énigmatique dont il se fait un plaisir de conserver le secret. Comme on est à quelques semaines d’un nouveau concours, je viens voir si l’oncle Robert a déjà choisi le nouveau Champion. Car chaque concours a son favori, et, quelques semaines avant l’épreuve, l’oncle Robert le gave de friandises et le flatte de ses trémolos les plus mélodieux, lui parlant pigeon avec plus de talent et d’habileté qu’un chat. Le favori est toujours baptisé « Champion », et c’est à la patte de Champion XII que l’oncle Robert accepte finalement, vaincu par l’hilarité générale, de glisser mon petit dessin roulé tout serré tout serré dans la bague argentée.Une enfant de six ans qui veut envoyer son portrait à Dieu, ça les fait rire comme une bonne blague.

Les commentaires sont fermés.